Le roman vous prend à la gorge, le film vous étouffe. Avec La Virgen de los sicarios (La Vierge des tueurs, 1994), l’écrivain colombien Fernando Vallejo plonge le lecteur dans un Medellín ravagé par la violence. En 2000, Barbet Schroeder en a tiré un film saisissant, très fidèle au livre. Retour sur une adaptation réussie, et sur le vocabulaire colombien qu’elle fait découvrir.
Le pitch de la Vierge des Tueurs
Fernando Vallejo, né le 24 octobre 1942 à Medellín, met en scène un double de lui-même : un écrivain reconnu qui revient dans sa ville natale après plusieurs décennies d’absence. Un soir, il rencontre Alexis, un adolescent des quartiers pauvres devenu tueur à gages (sicario). Il en tombe amoureux et, à ses côtés, erre comme un fantôme dans une ville où la violence est devenue quotidienne. Les meurtres ont lieu en plein jour, sous les yeux de tous, sans que personne ne réagisse : la corruption et la cocaïne semblent avoir anesthésié les âmes.
Le narrateur porte un regard plein de colère sur la ville de son enfance et sur l’humanité en général, un regard qui rappelle celui de Céline dans Voyage au bout de la nuit. Et pourtant, il se dégage de ces horreurs une poésie et une langue qui happent le lecteur dès les premières pages. On en ressort secoué. L’intrigue du film est à peu près la même que celle du livre, le réalisateur étant resté fidèle à ce roman en forme d’autofiction.
Une adaptation qui semblait impossible
Comment mettre en images un roman fait en grande partie de longs monologues intérieurs ? Barbet Schroeder y parvient en faisant de la brutalité, et de l’indifférence qu’elle suscite, un personnage à part entière. Il approfondit la relation entre le vieil écrivain et le jeune délinquant, dont on devine dès le début qu’elle finira en tragédie.
Caméra à l’épaule, le danger est partout : à chaque coin de rue, à chaque passant croisé, la mort rôde. On tue pour un regard de travers ou un voisin trop bruyant. Cela n’empêche pas les tueurs de vénérer la Vierge Marie et de lui demander protection, d’où le titre. Medellín apparaît à la fois hypnotique et repoussante, agitée et silencieuse.
Une histoire entre fiction et réalité
Le tournage, réalisé sur place à Medellín, s’est déroulé dans un climat tendu, tant la ville de la fiction et celle de la réalité se confondaient à l’époque. Comme l’auteur du roman, Barbet Schroeder a passé une partie de son enfance en Colombie. Il a eu pour Fernando Vallejo le même coup de foudre littéraire que pour Charles Bukowski, qu’il avait adapté dans Barfly : deux écrivains qui demandent d’avoir l’estomac solide.
Ce qui sauve le livre et le film d’une noirceur totale, c’est l’histoire d’amour. D’un côté, l’innocence d’un garçon déjà habitué à donner la mort ; de l’autre, le chant du cygne d’un écrivain qui s’accroche à ses sentiments pour ne pas sombrer. Quand le narrateur croit trouver une forme de rédemption, le passé refait surface et la spirale de la violence recommence.
La frontière entre la vie de l’auteur et la fiction est très mince. Personnage provocateur et polémiste, Fernando Vallejo est aussi biologiste et cinéaste. Installé depuis longtemps au Mexique, il a été naturalisé mexicain et a publiquement renoncé à sa nationalité colombienne. Son humour noir et son goût de la provocation lui ont valu autant d’admirateurs que d’ennemis. En 2003, il a reçu le prestigieux prix Rómulo Gallegos pour son roman El desbarrancadero. Barbet Schroeder, cinéaste fasciné par la figure du mal (il a consacré des documentaires à Idi Amin Dada et à l’avocat Jacques Vergès), restitue avec une ironie glaçante l’atmosphère oppressante du livre.
Le vocabulaire de Medellín dans le film
Le film est une plongée dans le parlache, l’argot des quartiers populaires de Medellín. Quelques mots à connaître :
- Sicario — Tueur à gages. Le mot vient du latin sicarius, « l’homme au poignard ».
- Parcero, parce — Pote, mon pote. Le mot le plus typique de Medellín.
- La comuna — Le quartier populaire, sur les collines de la ville.
- Pelado, pelada — Gamin, jeune (en Colombie).
- Gonorrea — Insulte très grossière (« ordure »), malheureusement omniprésente.
« ¿Qué más, parce? » — « Quoi de neuf, mon pote ? »
Notre conseil : le film est dur, réservé à un public averti, et l’accent paisa de Medellín demande un peu d’entraînement. Regardez-le avec des sous-titres en espagnol, après avoir lu un résumé : vous profiterez mieux de la langue sans vous perdre dans l’intrigue.


