Chaque année, le 5 septembre, l’Argentine célèbre le Día del Lunfardo, la journée du lunfardo. Cet argot né sur les rives du Río de la Plata, entre Buenos Aires et Montevideo, est indissociable du tango et de l’espagnol parlé aujourd’hui en Argentine et en Uruguay. Nous vous expliquons d’où il vient, pourquoi il nous passionne… et quels mots retenir pour parler comme un porteño.
En bref : le lunfardo est un argot apparu à Buenos Aires et à Montevideo à la fin du XIXe siècle, avec l’arrivée massive d’immigrants européens, surtout italiens et espagnols. Popularisé par les paroles de tango, une partie de son vocabulaire est passée dans l’espagnol de tous les jours : laburo (travail), mina (femme), guita (argent), pibe (gamin)…
Río de la Plata, tango, bateaux à vapeur, voyages sans retour, nostalgie d’un continent lointain et d’une famille restée au pays, pas un sou en poche mais la tête pleine de rêves… Voici l’histoire du lunfardo.
D’où vient le lunfardo ?
Pour comprendre le lunfardo, il faut imaginer le Río de la Plata, cet immense estuaire qu’on surnomme souvent « le fleuve le plus large du monde », à la fin du XIXe siècle. L’Europe traverse alors des crises, et le Nouveau Monde apparaît comme un eldorado où tout reste à faire. L’Argentine, immense et peu peuplée, encourage l’immigration européenne : sa Constitution de 1853 l’inscrit noir sur blanc, dans l’esprit de la célèbre formule de l’écrivain Juan Bautista Alberdi, « gobernar es poblar » (« gouverner, c’est peupler »). Pour traverser l’Atlantique, une seule solution : le bateau à vapeur.

Sur les quais débarquent des Italiens par centaines de milliers, des Espagnols (en particulier des Galiciens et des Basques), des Français et bien d’autres. Tout ce monde se mélange aux habitants. Le mot lunfardo lui-même désignait d’abord… les voleurs, avant de nommer leur jargon, puis l’argot populaire de toute la ville. C’est dans ce même creuset qu’est né le tango, dont l’instrument emblématique, le bandonéon, a été inventé en Allemagne. Nostalgie, mélange des cultures, envie de s’amuser et d’exprimer ses sentiments : le tango n’est pas triste, il est nostalgique.
Lunfardo et tango
Aujourd’hui, on appelle « lunfardo » un peu tout l’argot argentin ou uruguayen. Mais au sens strict, c’est surtout la langue des faubourgs et du tango. À l’origine, le tango est avant tout une musique de danse. À partir des années 1910, le tango canción (tango chanté) prend son essor, et Carlos Gardel en devient la grande voix. Les paroliers puisent largement dans le lunfardo, parfois très cru, pour raconter les amours déçues, la misère et les quartiers populaires.
Dictionnaire du lunfardo
Sur Internet, vous trouverez surtout des expressions argentines actuelles. Le lunfardo « historique », lui, regroupe des mots qui ont plus d’un siècle, dont certains ont disparu du langage courant. D’autres sont restés bien vivants : en voici une sélection.
| Lunfardo | Sens | Exemple |
|---|---|---|
| el laburo | le travail (de l’italien lavoro) | Me voy al laburo. — Je vais au boulot. |
| la mina | la femme, la nana | Esa mina es genial. — Cette nana est géniale. |
| la guita | l’argent, le fric | No tengo guita. — Je n’ai pas un rond. |
| el pibe / la piba | le gamin, la gamine | Es un buen pibe. — C’est un bon gars. |
| morfar | manger, bouffer | ¿Vamos a morfar? — On va bouffer ? |
| la fiaca | la flemme (de l’italien fiacca) | ¡Qué fiaca! — Quelle flemme ! |
| el quilombo | le bazar, la pagaille | Esto es un quilombo. — C’est le bazar. |
| el bondi | le bus | Tomo el bondi. — Je prends le bus. |
Le lunfardo aime aussi le vesre, l’équivalent de notre verlan (vesre = revés, « à l’envers ») : café devient feca, et tango devient gotán.
Le lunfardo, la 2e langue de l’Argentine ?
Presque ! Le lunfardo n’est pas une langue à part : c’est un vocabulaire, qui s’insère dans l’espagnol rioplatense. Mais beaucoup de ses mots sont si courants qu’Argentins et Uruguayens les emploient sans même y penser, à la maison comme à la radio.
Associations qui défendent le lunfardo
À Buenos Aires, il existe même une académie consacrée à cet argot : l’Academia Porteña del Lunfardo, fondée en 1962, qui étudie et recense son vocabulaire.
Notre conseil : si vous partez en Argentine ou en Uruguay, apprenez d’abord à reconnaître ces mots plutôt qu’à les placer à tout prix. Écoutez des tangos, des podcasts argentins, et vous verrez qu’ils reviennent sans cesse. Un laburo ou un ¡qué quilombo! bien placé fera sourire vos amis porteños.


