Derrière ces termes qui respirent l’exotisme sud-américain, il y a une histoire de la langue espagnole en Argentine et en Uruguay bien différente de celle de l’Europe. Les influences italiennes de l’espagnol rioplatense lui donnent d’étonnantes sonorités et un vocabulaire à part. Ouvrez grand les oreilles : partons à la découverte de cet accent d’Amérique latine, de ses particularités grammaticales et de son argot, le lunfardo.
En bref : le rioplatense est l’espagnol parlé autour du Río de la Plata, en Argentine et en Uruguay. On le reconnaît au vos à la place de tú, au ll et au y prononcés « ch » ou « j », et à son intonation chantante proche de l’italien. Le lunfardo est l’argot né dans les quartiers populaires de Buenos Aires et de Montevideo.
Une histoire de mélanges
On ne le sait peut-être pas assez, mais l’immigration italienne de la fin du 19e et du début du 20e siècle a joué un rôle considérable dans l’évolution de l’espagnol (le castillan) de l’autre côté de l’Atlantique. Des millions d’Italiens se sont installés en Argentine, et on estime souvent qu’une grande partie de la population argentine a au moins un ancêtre italien. L’Uruguay, qui a lui aussi accueilli une forte communauté italienne, a connu la même évolution.
Le vocabulaire et surtout la musique de l’italien se sont mêlés au fil des décennies aux mots espagnols. De nouvelles expressions et une nouvelle prononciation ont vu le jour : c’est ce qu’on appelle l’espagnol rioplatense, en espagnol español rioplatense, l’espagnol du Río de la Plata. À une époque où il n’existait ni radio ni télévision, il était difficile d’unifier les usages d’une langue : l’espagnol a donc évolué en parallèle, de façon différente, en Europe et en Amérique. Pour remonter encore plus loin, lisez notre article sur les origines de l’espagnol.
Le lunfardo est l’une des clés pour comprendre l’espagnol rioplatense. C’est un argot né à la fin du 19e siècle dans les quartiers populaires et portuaires de Buenos Aires et de Montevideo, là où débarquaient les immigrés européens. Il mélange des mots italiens (et de ses dialectes), espagnols, portugais, et même quelques mots français. Le lunfardo est étroitement associé au tango, dont les paroles l’ont popularisé : la musique a donc aussi participé à la diffusion de cet espagnol si particulier.
Différences grammaticales avec l’espagnol d’Espagne
Regardons maintenant les différences grammaticales les plus visibles. La plus célèbre est le voseo : en Argentine et en Uruguay, on tutoie avec vos au lieu de tú, avec des formes verbales propres au présent et à l’impératif. En Uruguay, on entend aussi tú dans certaines régions, parfois combiné avec les formes verbales du vos.
| Verbe | Espagne (tú) | Río de la Plata (vos) |
|---|---|---|
| ser | tú eres | vos sos |
| tener | tú tienes | vos tenés |
| hablar | tú hablas | vos hablás |
| vivir | tú vives | vos vivís |
| venir (impératif) | ven | vení |
Autre différence : comme dans toute l’Amérique latine, vosotros n’est pas utilisé. Pour s’adresser à plusieurs personnes, on dit ustedes, que ce soit entre amis ou de façon polie, alors qu’en Espagne ustedes est réservé au vouvoiement.
Côté temps, le passé simple (pretérito indefinido) est largement préféré au passé composé, même pour une action très récente : ¿Ya comiste? plutôt que ¿Ya has comido? (« Tu as déjà mangé ? »). De même, les Uruguayens et les Argentins préfèrent souvent le futur proche (ir a + infinitif) au futur simple : voy a viajar plutôt que viajaré.
Un vocabulaire unique dérivé de l’italien
La majorité des mots de l’espagnol standard sont compris partout, mais beaucoup de mots courants à Buenos Aires ou à Montevideo sont inconnus en Espagne. Une bonne partie vient du lunfardo et de l’italien. Prenons le mot laburo, « le boulot », qui vient de l’italien lavoro ; on dit aussi laburar, « bosser ». Voici un petit lexique non exhaustif pour profiter au maximum de l’ambiance de Buenos Aires :
- birra — la bière (de l’italien birra)
- boliche — la boîte de nuit
- bondi — le bus
- buena onda — sympa, cool, bonne ambiance
- flaco / flaca — mec / nana (littéralement « maigre »)
- pibe / piba — gamin, jeune, mec / fille
- guita — le fric
- morfar — manger, bouffer
- pucho — la cigarette, le mégot
- mina — une femme, une nana (vient du lunfardo, très présent dans les tangos)
- ¡Che! — interjection pour interpeller quelqu’un, « eh ! »
- macanudo — génial, super
« Che, ¿vamos al boliche después del laburo? » — « Eh, on va en boîte après le boulot ? »
« No tengo guita para el bondi. » — « Je n’ai pas de fric pour le bus. »
Pour aller plus loin, retrouvez nos 10 expressions argentines typiques et découvrez la Journée officielle du lunfardo.
Une prononciation de l’espagnol plus suave
L’espagnol du Río de la Plata se distingue surtout de l’espagnol standard par la prononciation du ll et du y. Ils se prononcent comme le « j » de « jour » ou, de plus en plus chez les jeunes de Buenos Aires, comme le « ch » de « chat » : c’est ce que les linguistes appellent le yeísmo rehilado (ou sheísmo). La question ¿Cómo te llamas? se dira ainsi « como te chamas » ou « como te jamas », et yo devient « cho » ou « jo ». En voseo, on dira d’ailleurs plutôt ¿Cómo te llamás?, avec l’accent sur la dernière syllabe.
Autre trait typique : le s en fin de syllabe est souvent aspiré, voire avalé (« lo’ amigo’ » pour los amigos). Enfin, l’intonation montante et descendante, très mélodieuse, rappelle beaucoup celle de l’italien du sud. Pour l’entendre en vrai, regardez notre reportage sur l’accent argentin.
| Trait | Espagne (Madrid) | Río de la Plata |
|---|---|---|
| Tutoiement | tú tienes | vos tenés |
| « Vous » pluriel | vosotros / ustedes | ustedes |
| ll / y | « y » | « ch » ou « j » |
| c / z devant e, i | comme le « th » anglais | « s » |
| Passé récent | he comido | comí |
Ce voyage linguistique sur les rives du Río de la Plata montre toute la diversité du castillan : des influences musicales, chantantes, populaires, parfois nées dans les bas-fonds, mais toujours vivantes. Rassurez-vous, vous serez compris partout avec l’un ou l’autre de ces espagnols. Sachez simplement qu’en Espagne, un vos tenés ou un laburo vous fera tout de suite passer pour quelqu’un qui a appris son espagnol à Buenos Aires… ce qui n’a rien de grave ! Macanudo, non ?
Notre conseil : si vous partez en Argentine ou en Uruguay, entraînez-vous surtout à comprendre le vos et la prononciation « ch » du ll : ce sont eux qui déroutent le plus les voyageurs les premiers jours. Les séries et films argentins sont parfaits pour cela. Inutile en revanche de forcer l’accent : un espagnol standard sera parfaitement compris.


