Un carré de chocolat après la sieste, une sauce tomate, un hamac entre deux palmiers et quelques moustiques pour gâcher la fête : cette scène est écrite en français… avec des mots venus de l’espagnol. Les mots français d’origine espagnole sont plus nombreux qu’on ne le croit, et beaucoup ont fait un détour par le Mexique, les Caraïbes ou les Andes avant d’arriver chez nous. Voici leur histoire, vérifiée dans le Dictionnaire de l’Académie française.
En bref : le français a emprunté à l’espagnol des mots du quotidien comme sieste, moustique, camarade ou guérilla. Mais les plus célèbres sont des mots amérindiens que l’espagnol a transmis après 1492 : chocolat, tomate, cacao et avocat viennent du nahuatl (Mexique), ouragan, hamac et maïs du taïno (Caraïbes), condor et quinquina du quechua (Andes).
Pourquoi le français a-t-il emprunté autant de mots à l’espagnol ?
Au XVIe siècle, l’Espagne domine une grande partie des Amériques et ses navigateurs ramènent d’Amérique des plantes, des animaux et des objets que personne n’avait jamais vus en Europe. Pour les nommer, les Espagnols reprennent les mots des peuples qu’ils rencontrent : les Taïnos des Antilles, les Aztèques de langue nahuatl au Mexique, les Quechuas des Andes. Ces mots passent ensuite dans les autres langues européennes, dont le français, souvent avec une terminaison espagnole.
D’où une particularité : beaucoup de mots dits « d’origine espagnole » sont en réalité des mots amérindiens, et l’espagnol n’a été que le passeur. Le Dictionnaire de l’Académie française le précise d’ailleurs souvent avec la formule « emprunté, par l’intermédiaire de l’espagnol ». À côté de ces voyageurs transatlantiques, le français a aussi pris à l’espagnol des mots bien européens, liés à la vie militaire, à la mer ou aux mœurs.
Les mots venus du nahuatl, la langue des Aztèques
Le nahuatl, encore parlé aujourd’hui au Mexique, a donné au monde quelques-uns de ses mots les plus gourmands. On reconnaît souvent sa terminaison en -tl, que l’espagnol a transformée en -te.
Chocolate
Le mot arrive en français au XVIe siècle, en même temps que la boisson venue du Mexique.
« Un chocolate con churros, por favor. » — « Un chocolat chaud avec des churros, s’il vous plaît. »
Tomate
Pour l’Académie, c’est un « mot espagnol, emprunté du nahuatl ». La forme française est identique à l’espagnole.
« Pan con tomate. » — « Du pain à la tomate. »
Cacao
Même famille que la cacahuète, qui n’arrivera en français qu’au XIXe siècle, de l’espagnol cacahuete.
Aguacate / avocado
L’Académie mentionne les formes espagnoles abogado et avocado, rapprochées du mot qui désigne… l’homme de loi. D’où l’homonymie avec l’avocat du tribunal. En Espagne et au Mexique, on dit aujourd’hui aguacate, et palta dans plusieurs pays d’Amérique du Sud.
Les mots taïnos et caribéens : ouragan, hamac, maïs
Les Taïnos peuplaient Haïti et les Grandes Antilles quand Christophe Colomb y aborde en 1492. Leur langue, de la famille arawak, a disparu, mais certains de ses mots font le tour du monde grâce à l’espagnol.
Huracán
Attesté d’abord en français sous la forme huracan, le mot désignait déjà en taïno la tempête tropicale.
« Se acerca un huracán. » — « Un ouragan approche. »
Hamaca
Les premiers textes français écrivent amache. Les marins européens adopteront vite ce lit suspendu.
Maíz
Le tréma du français garde la trace de l’accent espagnol sur le i.
Patata / batata
Le français a d’abord écrit batate, puis patate. En Espagne, patata est la pomme de terre ; en Amérique latine, on dit plutôt papa.
Tabaco
Encore un mot passé « par l’intermédiaire de l’espagnol », selon l’Académie.
Les mots venus des Andes : condor, quinquina, caoutchouc
Le quechua, langue de l’Empire inca toujours parlée par des millions de personnes au Pérou, en Bolivie ou en Équateur, a lui aussi voyagé par l’espagnol. Le condor vient du quechua cuntur, le quinquina (l’écorce dont on tire la quinine) de kinakina. Quant au caoutchouc, l’Académie le fait venir de l’espagnol cauchuc, « d’une langue du Pérou ». Et le canoë ? Il a fait un détour par l’anglais américain canoe, lui-même issu de l’espagnol canoa.
Sieste, moustique, camarade : les mots 100 % espagnols
D’autres emprunts sont des mots espagnols « de souche », souvent hérités du latin :
Siesta
La « sixième heure » des Romains, c’est-à-dire midi, l’heure la plus chaude de la journée. Toute une philosophie !
« Voy a echarme una siesta. » — « Je vais faire une petite sieste. »
Mosquito
Littéralement « petite mouche ». En espagnol, mosquito désigne toujours le moustique.
Camarada
À l’origine, un terme militaire : la camarada était la chambrée, le groupe de soldats logés ensemble, avant de désigner le compagnon d’armes.
Guerrilla
La « petite guerre », menée par de petites troupes. Le mot a la même origine que le français « guerre ».
Cedilla
Oui, le petit crochet de notre « ç » porte un nom espagnol ! L’espagnol a d’ailleurs abandonné cette lettre depuis longtemps, alors que le français l’a gardée.
Matamoros
Le nom d’un personnage de comédie, fanfaron qui se vante d’exploits imaginaires. Le français en a fait un nom commun.
Le saviez-vous ? Certains mots ont fait l’aller-retour. Selon l’Académie, estampille vient de l’espagnol estampilla, lui-même « probablement issu du français estamper ». Et algarade vient de l’espagnol algarada, emprunté… à l’arabe : un mot arabe arrivé en français par l’Espagne. Pour le chemin inverse, lisez notre article sur les mots espagnols venus de l’arabe.
Tableau récapitulatif : 26 mots français venus de l’espagnol
Toutes les étymologies ci-dessous sont celles de la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française (siècle de la première attestation en français).
| Mot français | Mot espagnol | Origine première | Siècle |
|---|---|---|---|
| chocolat | chocolate | nahuatl | XVIe |
| tomate | tomate | nahuatl | XVIe |
| cacao | cacao | nahuatl | XVIe |
| cacahuète | cacahuete | nahuatl | XIXe |
| avocat (fruit) | abogado, avocado | nahuatl | XVIIe |
| ouragan | huracán | taïno | XVIe |
| hamac | hamaca | taïno | XVIe |
| maïs | maíz | taïno | XVIe |
| patate | patata | arawak | XVIe |
| tabac | tabaco | langue des Caraïbes | XVIe |
| condor | cóndor | quechua | XVIe |
| quinquina | quinquina | quechua | XVIIe |
| caoutchouc | cauchuc | langue du Pérou | XVIIIe |
| cacique | cacique | espagnol | XVIe |
| eldorado | el (país) dorado | espagnol | XVIe |
| camarade | camarada | espagnol | XVIe |
| algarade | algarada | arabe | XVIe |
| sieste | siesta | latin | XVIIe |
| moustique | mosquito | espagnol | XVIIe |
| cédille | cerilla, cedilla | espagnol | XVIIe |
| matamore | Matamoros | espagnol | XVIIe |
| embargo | embargo | espagnol | XVIIe |
| ressac | resaca | espagnol | XVIIe |
| carapace | carapacho | espagnol | XVIIe |
| mantille | mantilla | espagnol | XVIIIe |
| guérilla | guerrilla | espagnol | XIXe |
Prudence : on lit souvent sur Internet que des mots comme bizarre viennent de l’espagnol. Leur étymologie est discutée par les spécialistes : nous avons préféré ne retenir ici que les mots dont l’origine espagnole est confirmée par le Dictionnaire de l’Académie française.
Ces mots sont-ils des faux amis en espagnol ?
Parfois, oui ! Un mot passé de l’espagnol au français a pu changer de sens en route. L’exemple le plus savoureux est resaca : le français en a fait le ressac des vagues, alors qu’en espagnol d’aujourd’hui, tener resaca veut surtout dire… avoir la gueule de bois. De même, embargo désigne aussi, en droit espagnol, la saisie de biens. À l’inverse, siesta, tomate ou chocolate se comprennent sans difficulté.
À vous de jouer : la prochaine fois que vous commandez un chocolate à Madrid ou que vous cherchez un mosquitero (moustiquaire) au Mexique, pensez au long voyage de ces mots entre l’Amérique, l’Espagne et la France.
Pour aller plus loin
- Ojalá, almohada, azúcar : ces mots espagnols venus de l’arabe
- Les faux amis espagnols les plus courants
- 20 mots espagnols intraduisibles en français
- Vidéo : zoom sur l’espagnol du Mexique
- Quiz : votre espagnol est-il prêt pour le Mexique ?
Sources
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition : « chocolat » (et les autres entrées citées : tomate, cacao, cacahuète, avocat, maïs, patate, tabac, ouragan, hamac, condor, quinquina, caoutchouc, canoë, cacique, eldorado, camarade, algarade, sieste, moustique, cédille, matamore, embargo, embarcation, ressac, carapace, estampille, mantille, guérilla)
- Dictionnaire de l’Académie française : « tomate »
- Dictionnaire de l’Académie française : « ouragan »
- Dictionnaire de l’Académie française : « sieste »


