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Ojalá, almohada, azúcar : ces milliers de mots espagnols venus de l’arabe

Apprendre l'espagnol 8 octobre 2026 par telemartin.tv 7 min de lecture


Vous dites ojalá en espérant qu’il fasse beau, vous posez la tête sur une almohada, vous versez de l’aceite sur vos tomates et du azúcar dans votre café : sans le savoir, vous venez de parler arabe quatre fois. Les mots espagnols d’origine arabe se comptent par milliers, héritage de près de huit siècles d’al-Andalus. D’où viennent-ils, combien sont-ils vraiment et comment les reconnaître ? Enquête sur la trace la plus visible de l’arabe dans la langue de Cervantes.

En bref : l’espagnol compte, selon une estimation souvent reprise, environ 4 000 mots d’origine arabe en incluant les noms de lieux ; le grand arabiste Federico Corriente en retenait plutôt autour de 2 000 dans le vocabulaire courant. Ils sont entrés dans la langue entre 711 et 1492, pendant la présence musulmane dans la péninsule. On les repère souvent à leur début en al- ou a-, reste de l’article arabe : almohada, alcalde, aceite.

Pourquoi y a-t-il autant de mots arabes en espagnol ?

Tout commence en 711, quand des troupes arabes et berbères menées par Tariq ibn Ziyad traversent le détroit. Pendant près de huit siècles, jusqu’à la prise de Grenade par les Rois catholiques en 1492, une grande partie de la péninsule vit sous domination musulmane : c’est al-Andalus. Arabe, latin tardif et dialectes romans s’y côtoient au quotidien, sur les marchés, dans les champs et dans l’administration.

Le castillan, qui se forme justement à cette époque, absorbe des milliers de mots au contact de l’arabe parlé dans la péninsule, que les linguistes appellent « arabe hispanique » (árabe hispánico dans le dictionnaire de la Real Academia Española). Le linguiste Rafael Lapesa, dans son Historia de la lengua española, rappelle qu’après le latin, l’arabe a été la principale source du vocabulaire espagnol, au moins jusqu’au XVIe siècle.

Combien de mots espagnols viennent de l’arabe ?

Le chiffre qui circule le plus est celui d’environ 4 000 arabismes, toponymes compris. Il faut le prendre comme un ordre de grandeur. Dès 1593, Diego de Guadix en recensait 4 336 dans un recueil de « noms arabes », mais il s’agissait surtout de noms de lieux. À l’autre bout, Federico Corriente (1940-2020), arabiste de Grenade entré à la Real Academia Española en 2018 avec un discours consacré justement aux arabismes du castillan, estimait selon des propos rapportés par El País qu’il en reste environ 2 000 dans le lexique actuel, sans compter les toponymes.

Pourquoi un tel écart ? Tout dépend de ce que l’on compte : mots courants ou termes tombés en désuétude, dérivés ou seulement mots de base, noms de lieux ou non.

Comment reconnaître un mot d’origine arabe ?

L’indice le plus célèbre est le préfixe al-. C’est l’article défini arabe, que l’espagnol a « collé » au nom au moment de l’emprunt : là où l’arabe disait « le coton », le castillan a retenu algodón d’un seul bloc. D’où cette avalanche de mots en al- : alcalde, almacén, alfombra, alquiler, alhaja…

Parfois, le l a disparu. Devant certaines consonnes (dites « solaires »), l’arabe assimile le l de l’article à la consonne suivante : al-zaytūn se prononçait azzaytūn. Résultat en espagnol : aceituna, aceite, azúcar, azotea. Attention toutefois : tous les mots en al- ne sont pas arabes (alto vient du latin), et beaucoup d’arabismes n’ont aucun al- : taza, tarea, naranja, ojalá.

Le saviez-vous ? Beaucoup de ces mots n’étaient pas arabes à l’origine : l’arabe a servi de relais. Selon le dictionnaire de la RAE, aceite remonte à l’araméen, taza au persan, aduana au pehlevi (moyen-perse) et azúcar, au terme d’un long voyage par le grec et le persan, au sanskrit.

20 mots espagnols venus de l’arabe

Une sélection de mots du quotidien, avec l’étymon donné par le dictionnaire de la RAE (DLE) ou, à défaut, par les ouvrages de référence (formes arabes transcrites en alphabet latin).

Ojalá

Arabe hispanique wa šá lláh, « et Dieu l’a voulu » (DLE)

L’interjection qui exprime un souhait ardent : « pourvu que », « si seulement ». On la rapproche souvent de in šā’ Allāh, « si Dieu le veut », mais le DLE retient la forme wa šá lláh.

« ¡Ojalá llueva mañana! » — « Pourvu qu’il pleuve demain ! »

Almohada

Arabe hispanique almuẖádda, de l’arabe classique miẖaddah

L’oreiller. Le mot arabe désignait le coussin sur lequel on pose la joue.

« Necesito otra almohada. » — « J’ai besoin d’un autre oreiller. »

Azúcar

Arabe hispanique assúkkar, de l’arabe classique sukkar

Le sucre, avec l’article arabe assimilé. Selon le DLE, le mot avait déjà beaucoup voyagé : grec, moyen-perse et, tout au bout de la chaîne, sanskrit.

« ¿Con o sin azúcar? » — « Avec ou sans sucre ? »

Aceite

Arabe hispanique azzáyt, de l’arabe classique azzayt

L’huile. Le mot arabe remonte lui-même à l’araméen.

« Pan con aceite y tomate. » — « Du pain avec de l’huile et de la tomate. »

Aceituna

Arabe hispanique azzaytúna, de l’arabe classique zaytūnah

L’olive, de la même racine que aceite. L’arbre, lui, a gardé son nom latin : olivo.

Algodón

Arabe hispanique alquṭún, de l’arabe classique quṭn

Le coton : un cas d’école de l’article al- soudé au nom.

Alfombra

Arabe hispanique alḥánbal, de l’arabe classique ḥanbal

Le tapis. Selon le DLE, le mot arabe désignait une sorte d’estrade ou de tenture servant de siège, encore utilisée au Maroc.

Azotea

Arabe hispanique assuṭáyḥa, diminutif de saṭḥ, « terrasse »

Le toit-terrasse, si typique de l’architecture andalouse.

« Cenamos en la azotea. » — « On dîne sur le toit-terrasse. »

Alhaja

Arabe hispanique alḥáǧa, de ḥāǧah, « chose nécessaire ou précieuse »

Un bijou, un joyau.

Alcalde

Arabe hispanique alqáḍi, de l’arabe classique qāḍī, « juge »

Le maire. Le cadi était un juge ; en Castille, le mot a fini par désigner le premier magistrat de la commune.

« La alcaldesa inauguró el mercado. » — « La maire a inauguré le marché. »

Aduana

Arabe hispanique addiwán, de dīwān, lui-même du pehlevi dēwān, « archives »

La douane. Le mot arabe dīwān désignait un registre, puis le bureau où l’on tenait les comptes.

Arancel

Arabe hispanique alinzál, de l’arabe classique inzāl

Le droit de douane. Un mot qui revient souvent dans l’actualité économique (voir notre article sur les mots de l’année en espagnol).

Alquiler

Arabe hispanique alkirá, de l’arabe classique kirā’

La location, le loyer. Sur les vitrines : se alquila, « à louer ».

Taza

Arabe hispanique ṭássa, d’un mot persan signifiant « bol »

La tasse. Encore un mot voyageur : du persan à l’arabe, puis de l’arabe au castillan.

« Una taza de chocolate. » — « Une tasse de chocolat. »

Arroz

De l’arabe ruzz

Le riz, ingrédient roi de la paella, arrivé dans la péninsule avec les cultures irriguées d’al-Andalus.

Naranja

De l’arabe nāranj, « orange amère »

L’orange. Certains auteurs font remonter le mot au persan : l’arabe a souvent servi de passeur entre l’Orient et l’Europe.

Albañil

De l’arabe bannā, « bâtisseur »

Le maçon.

Alcázar

De l’arabe qaṣr, « château, forteresse »

Un palais fortifié : pensez au célèbre Alcázar de Séville ou à celui de Ségovie.

Cifra / cero

De l’arabe ṣifr, « vide »

Le chiffre et le zéro ont la même origine : le « vide » des mathématiciens arabes. Le français a reçu « chiffre » et « zéro » par d’autres chemins, notamment le latin médiéval et l’italien.

Tarea

De l’arabe ṭarīḥa

La tâche, le travail à faire ; en Amérique latine, la tarea désigne aussi les devoirs des écoliers.

« ¿Ya hiciste la tarea? » — « Tu as déjà fait tes devoirs ? »

Dans quels domaines trouve-t-on des arabismes ?

Les mots empruntés racontent ce que les habitants d’al-Andalus ont apporté ou transformé :

DomaineExemplesTraduction
Agriculture et cuisineaceite, aceituna, arroz, naranja, limón, zanahoria, albahacahuile, olive, riz, orange, citron, carotte, basilic
Administration et commercealcalde, aduana, arancel, almacén, alquiler, tarifamaire, douane, droit de douane, entrepôt, location, tarif
Maisonalmohada, alfombra, azotea, alacena, taza, jarraoreiller, tapis, toit-terrasse, placard, tasse, carafe
Sciencesálgebra, algoritmo, cifra, cero, alquimiaalgèbre, algorithme, chiffre, zéro, alchimie
Guerrealcázar, atalaya, adalid, alférezforteresse, tour de guet, chef, sous-lieutenant
Expressionsojalá, fulanopourvu que, un tel

Le mot álgebra vient de l’arabe al-jabr, « la réduction ». Quant à fulano (« untel »), il fait lui aussi partie des arabismes du quotidien.

Les noms de lieux : l’arabe sur la carte de l’Espagne

La toponymie espagnole est truffée d’arabe. Le préfixe Guad- vient de wād, « vallée, rivière » : le Guadalquivir est littéralement le « grand fleuve » (wad al-kabīr) et Guadalajara viendrait de wād al-ḥaǧara, que l’on traduit par « rivière des pierres » ou « vallée des forteresses » selon les auteurs.

Les nombreux Alcalá (Alcalá de Henares, Alcalá la Real…) viennent de l’andalou qaláʿa, « forteresse », et leur diminutif a donné les Alcolea. Les nombreux Medina rappellent madīna, « la ville ». Enfin, Gibraltar vient de Jabal Tariq, « la montagne de Tariq », en hommage à Tariq ibn Ziyad, le chef militaire qui mena l’expédition de 711.

Notre conseil : quand vous voyagez en Andalousie, amusez-vous à repérer les Guad-, Alcalá, Medina et autres Alcolea sur les panneaux. Et la prochaine fois qu’un ami espagnol lâche un ¡ojalá!, vous saurez que ce petit mot a plus de mille ans d’histoire.

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Sources

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