La semaine sainte à Séville : rencontre avec des capillitas

Actualités 25 avril 2019 par Chazelina / telemartin.tv |


Comme tu le sais peut-être déjà, la Semaine Sainte de Séville est l’un des événements de la péninsule espagnole les plus attendus de l’année. Ayant lieu entre la période de Carême et le lundi de Pâques, normalement en mars ou au plus tard en avril, la semaine sainte attire une très grande vague de touristes qui vient s’échouer dans la capitale andalouse. Mais cet évènement à la base religieux est-il vraiment réservé aux croyants ?

Pour pouvoir t’en dire plus, j’ai rencontré deux jeunes « capillitas ». Ce terme désigne la fanbase de la Semaine Sainte. Manuel, 19 ans, et Adrián, 20 ans, tous les deux étudiants en tourisme et originaires respectivement de Castilleja del Campo et Olivares, deux villages de la province de Séville, ont accepté de répondre à mes questions afin de partager avec toi leur passion. Commençant par des questions plutôt persos et terminant avec des termes plus techniques, je te dis tout sur la Semaine Sainte.

  • Depuis quand la Semaine Sainte est-elle si importante pour vous ? Qui vous a transmis cette passion ?

M: Pratiquement depuis tout petit, parce que ma mère est membre d’une confrérie et depuis mon enfance elle m’a transmis cette passion et cet amour pour la Semaine Sainte.

A: Pour ma part, j’appartiens au monde des confréries depuis toujours, principalement dans mon village mais aussi à Séville, et je pense que comme beaucoup de choses ici, c’est une sorte d’héritage, des grands-parents aux parents, des parents aux enfants, et nous à nos enfants plus tard.

  • Pourquoi est-ce si important pour vous ?

A: Pour moi, c’est très important en matière de religion, parce que je me considère croyant, je suis catholique, pratiquant dans la mesure du possible, et puis pour l’aspect de dévotion envers les images de la Vierge et du Christ. J’apprécie aussi beaucoup le patrimoine artistique des confréries, et surtout, la tradition a un poids considérable, je pense qu’à Séville beaucoup de gens ne sont pas croyants et participent tout de même à la Semaine Sainte, que ce soit comme nazarenos, musiciens, costaleros, peu importe, du moment qu’ils prennent part à la tradition transmise par leur famille.

M: Pour moi, c’est pareil, le composant religieux compte beaucoup puisque je suis croyant et pratiquant, mais la tradition et l’héritage, le passage de génération en génération, c’est aussi très important, et ça ne prendra jamais fin.

A: Dans les villages, c’est encore plus flagrant qu’à Séville : dans une famille, le grand-père se fiche de savoir pour qui vote son petit-fils tant qu’il appartient à la même confrérie que lui !

  • Vous n’êtes pas de Séville même, vous vous déplacez quand même tous les ans pour la Semaine Sainte ? Y a-t-il aussi des confréries dans vos villages ?

A: Ma famille paternelle est de Séville, plusieurs de mes oncles appartiennent à des confréries, l’héritage que m’ont laissé mes grands-parents c’est la dévotion à la confrérie sévillane de La Macarena, mais je vis aussi la Semaine Sainte dans mon village. Je me déplace tous les jours à Séville jusqu’au mercredi, puis je reste à Olivares le Jeudi Saint, Vendredi Saint et le Dimanche de la Résurrection. Le samedi je me repose un peu !

M: Pour moi les racines de la Semaine Sainte sont à Huévar, dans le village d’origine de ma mère. Depuis tout petit je vis la Semaine Sainte dans ce village, je le considère comme mon deuxième chez moi pour ainsi dire, c’est pour ça que j’ai participé de nombreuses années à la procession de la confrérie de La Sangre comme nazareno. Maintenant que je suis plus âgé j’essaye de passer le plus de temps possible à Séville.

  • Quelle est votre confrérie préférée et pourquoi ?

M: C’est compliqué ! Pour moi La Esperanza de Triana, mais si je devais n’en choisir qu’une sans prendre en compte les deux reines de Séville, La Esperanza de Triana et La Esperanza de la Macarena, ce serait la confrérie de La Sed.

A: Moi j’appartiens à la confrérie du Santísimo Cristo de Burgos, et je suis très dévoué à La Macarena, même si je n’en fais pas partie.

  • En général, les gens ont une préférence entre les représentations du Christ et les représentations de la Vierge, et vous ?

M: Sans aucune hésitation, je préfère les représentations de la Vierge.

A: Ça dépend de la confrérie, mais généralement, moi aussi.

  • Vous préférez être acteur ou spectateur de la Semaine Sainte ?

M: Ces dernières années, je la vis plutôt comme spectateur, ce n’est pas que je n’aime pas être acteur mais c’est vrai que c’est plus « pratique » d’être spectateur, ça me permet de profiter du maximum de processions possible.

A: Personnellement, j’aime la vivre des deux côtés, pour moi c’est très important d’y participer, mais il y a certains jours où j’en profite comme spectateur comme tout le monde.

  • Et les enfants dans tout ça ?

A: Ça dépend du caractère de la confrérie, c’est-à-dire que s’il s’agit d’une confrérie de quartier, avec un grand nombre de nazarenos, qui attire beaucoup de monde, des confréries de « bulla » comme on dit ici, les enfants y participent activement, parce qu’il existe des groupes d’ados et d’enfants, un peu comme des scouts mais propres à la confrérie. Dans le cas des confréries noires, silencieuses, de deuil, les enfants ne participent pas aux processions mais par contre ils prennent part aux activités le reste de l’année.

M: Ils ont un rôle très important puisqu’ils sont l’avenir des confréries, ceux qui demain prendront les rênes et permettront de conserver cette tradition que nous ont déjà transmise les anciens.

A: Exactement, s’il n’y avait pas eu d’enfants il y a 400 ans on n’aurait pas les confréries que l’on a maintenant, ce sont les futurs aînés, les futurs prêtres, etc…

  • La tradition de la boule de cire, c’est quoi ?

A: L’idée est simple, c’est une boule de papier d’aluminium, celui avec lequel on emballe les sandwiches. Lorsque la cire des bougies des nazarenos fond avec la chaleur de la flamme, ils la font couler sur la boule d’aluminium et lui donne progressivement forme. Au fil des années, les enfants tendent leur boule aux nazarenos lorsqu’ils passent et la font grossir.

M: C’est quelque chose qu’on connaît depuis qu’on est enfants, je ne sais pas de quand ça date ni à quoi c’est dû, mais c’est quelque chose que les enfants attendent avec impatience et vivent avec beaucoup d’enthousiasme, c’est très caractéristique de la Semaine Sainte de Séville.

Quelques questions sur les nazarenos…

Nazarenos à Séville

  • À quoi sont dûs ces costumes ?

A: Il faut savoir que la première confrérie au monde à avoir fait descendre des nazarenos dans la rue est la confrérie del Silencio, qui sort pendant la Madrugada. Le costume des nazarenos est composé d’une tunique et d’un masque en-dessous duquel on place un capirote, en forme de haut cône, pour symboliser le fait de se rapprocher de Dieu, comme les cathédrales gothiques qu’on construisait le plus haut possible pour les rapprocher de Dieu. Les nazarenos c’est plus ou moins pareil. C’est aussi un signe de deuil, à Séville si tu sors dans la rue tu verras certaines processions porter un capirote plus bas que d’autres. C’est une façon qu’ils avaient à l’époque de montrer leur pénitence, comme ceux qui portent des croix, reproduisant entre guillemets le chemin qu’a traversé Jesús vers sa mort sur le Mont du Calvaire. Certains marchent pieds nus aussi, c’est une façon de mener à bien leur pénitence, ils sont plus impliqués dans leur rôle de nazarenos que les autres, d’ailleurs ils ne portent même pas de capirote.

  • Beaucoup de touristes sont intimidés par les nazarenos à cause de leur ressemblance avec les costumes du Ku Klux Klan, vous confirmez que ça n’a rien à voir, n’est-ce pas ?

A: Évidemment.

M: Je n’ai rien à ajouter, il n’y a aucun lien.

  • Pourquoi tous les costumes ne sont pas de la même couleur ?

A: Généralement les confréries de deuil et de silence s’habillent évidemment en noir, le seul changement qu’il peut y avoir c’est la couleur de la cire, qui peut être noire, violette, sombre, dans certains cas rouge, mais en général les confréries qui s’habillent en noir n’utilisent pas de cire blanche, sauf pour les nazarenos qui accompagnent l’image de la Vierge, pour symboliser sa pureté. Quant au reste des confréries, ça dépend aussi de qui les a créées, par exemple les confréries fondées par la congrégation des Dominicains s’habillent en noir et blanc car ce sont les couleurs des Dominicains, celles fondées par les Fransiscains en marron, la confrérie de la Esperanza en vert, la couleur de l’espoir, celles qui ont un Christ passionné en violet, la couleur de la passion, etc…

Quelques questions sur les fanfares…

Fanfare à Séville

  • Qu’apportent les fanfares aux processions ?

M: Je pense qu’on ne comprendrait pas une confrérie sans fanfare, il en existe mais comment dire… La Semaine Sainte est quelque chose qui se vit avec les 5 sens, le goût grâce à la gastronomie, les gourmandises typiques, torrijas, pestiños… l’odorat grâce à l’odeur de l’encens dont s’imprègne la ville pendant le Carême et la Semaine Sainte, la vue grâce à l’art des processions, le toucher puisqu’on peut en général toucher la structure d’orfèvrerie ou de bois qui porte les figures, et enfin l’ouïe grâce aux fanfares qui complètent cet art qu’est la Semaine Sainte.

A: Moi je dirais que la musique est un élément très important sur le plan émotionnel lors des processions, il y a beaucoup de gens qui sont émus par une procession grâce à sa musique, ils arrivent à voir au-delà de ce qu’ils voient, il y a des processions qui sincèrement n’ont même pas besoin de musique pour émouvoir le public, El Gran Poder par exemple, le Christ le plus important de la ville. Dans certains cas, il y a même des gens qui vont voir une procession plus pour la fanfare que pour la confrérie en soi, donc c’est un peu une arme à double tranchant, qui donne à la confrérie plus de caractère, mais qui détourne l’intérêt de certaines personnes.

  • Vous imaginez une procession sans fanfare ?

A: Oui bien sûr, il en existe déjà. Évidemment, peut-être que dans le cas d’une procession qui a été accompagnée par une fanfare depuis des années, je serais surpris de voir la fanfare disparaître, et vice versa.

  • Si vous deviez choisir une seule marche de Semaine Sainte ?

A: Pour moi, Soleá dame la mano.

 

M: Et pour moi, Mi amargura.

 

Les aspects touristiques de la Semaine Sainte…

  • Pourquoi pensez-vous que c’est une ressource importante pour le tourisme ?

M: Je me répète, je pense que c’est une ressource qu’offre la ville qui permet aux gens de profiter en utilisant leurs cinq sens.

A: Au-delà du côté religieux de la Semaine Sainte, pendant une semaine on assiste à un authentique musée dans les rues de Séville, totalement gratuit et auquel tout le monde a accès à n’importe quel moment, puisqu’il y a des processions du matin au soir jusque tard dans la nuit. On admire dans la rue des sculptures qui peuvent parfaitement dater d’il y a 400 ans totalement gratuitement, alors que pour entrer dans un musée et voir un tableau qui date d’il y a 50 ans, pour peu qu’il soit hyper méga connu, tu dois payer.

Procession de la semaine Sainte à Séville

  • Pensez-vous qu’une personne qui ne partage pas la religion chrétienne peut apprécier et être émue par la Semaine Sainte ?

M: Oui, sans aucun problème.

A: Bien sûr, une personne étrangère peut venir voir la Semaine Sainte et être émue rien qu’en voyant l’expression des autres et ce qu’ils vivent à ce moment-là.

  • Quelle est la différence entre « paso », « hermandad » et « procesión » ?

A: « Paso » désigne la structure généralement en bois taillé sur lesquelles sont placées les figures, dans ce cas-là, du Christ, celles de la Vierge sont faites d’orfèvrerie et on les appelle « palio ». « Procesión » désigne l’acte même de sortir dans la rue pour réaliser le pèlerinage de pénitence jusqu’à la cathédrale et le retour jusqu’à l’église. « Hermandad » désigne l’ensemble de la confrérie autour des images du Christ et de la Vierge, le groupe de membres qui maintiennent économiquement la confrérie.

M: Dans ce groupe de membres on trouve un petit groupe de 10 ou 12 personnes qui forme ce qu’ici on appelle la Junta de Gobierno de la Hermandad, c’est-à-dire, les représentants de la hermandad qui se chargent de prendre certaines décisions comme le choix de la fanfare, des fleurs, entre autres, et qui sont élus généralement tous les 4 ans.

  • Si vous deviez me conseiller de voir une seule procession ?

A: C’est difficile d’en choisir seulement une, il y en a une soixantaine pendant la Semaine Sainte, je dirais celles de la Noche de la Madrugada.

M: Et celles du Domingo de Ramos, c’est le jour que l’on attend avec le plus d’impatience.

A: Mais si je devais n’en choisir qu’une, je te recommanderais la Esperanza de la Macarena ou le Cristo del Gran Poder, ce sont les deux extêmes, si tu veux quelque chose de plus sérieux, va voir El Gran Poder, si tu cherches plutôt quelque chose d’extravagant, la Macarena.

M: Et moi je te conseillerais la Esperanza de Triana ou la confrérie de La Sed.

Merci encore à Manuel et Adrián pour avoir répondu à mes questions. Et toi, n’hésite pas à venir très vite découvrir Séville et la Semaine Sainte si cet article t’a inspiré !

 

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