Comment dire en un seul mot « rester à table à discuter après le repas » ? Ou « porter un vêtement pour la première fois » ? En français, impossible. En espagnol, il suffit de sobremesa et d’estrenar. Voici notre sélection de mots espagnols intraduisibles, d’Espagne et d’Amérique latine, avec leur définition vérifiée dans le dictionnaire de la Real Academia Española, des exemples… et quelques « faux intraduisibles » qui circulent sur Internet.
En bref : un mot « intraduisible » n’est pas un mot impossible à comprendre, mais un mot qui n’a pas d’équivalent direct en français et qu’il faut traduire par une périphrase. Parmi les plus connus : sobremesa (le moment passé à table après le repas), madrugada (les heures entre minuit et l’aube), estrenar (utiliser pour la première fois), vergüenza ajena (avoir honte pour quelqu’un d’autre) ou tocayo (la personne qui porte le même prénom que vous).
Qu’est-ce qu’un mot intraduisible ?
Aucun mot n’est vraiment intraduisible : on peut toujours expliquer ce qu’il veut dire. Mais certains mots condensent en deux ou trois syllabes une idée qui demande une phrase entière en français. Toutes les définitions ci-dessous sont tirées du Diccionario de la lengua española (DLE) de la RAE, avec les pays indiqués par le dictionnaire quand le mot est régional.
Les mots du temps qui passe
Sobremesa
Le temps que l’on passe encore à table après avoir mangé, à discuter, prendre le café, refaire le monde. Le dimanche, elle peut s’étirer jusqu’au soir. À ne pas confondre avec l’adjectif de sobremesa : un ordenador de sobremesa est un ordinateur de bureau.
« Nos quedamos tres horas de sobremesa. » — « On est restés trois heures à table après le repas. »
Madrugada
Le moment entre minuit et l’aube. Là où le français hésite entre « la nuit » et « le petit matin », l’espagnol a un mot précis : a las tres de la madrugada, c’est « à trois heures du matin ».
« Llegamos a casa de madrugada. » — « On est rentrés au petit matin. »
Madrugar
Se lever à l’aube ou très tôt. Un seul verbe là où le français en a besoin de trois. Le proverbe le dit : a quien madruga, Dios le ayuda, l’équivalent de notre « l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ».
« Mañana tengo que madrugar. » — « Demain, je dois me lever tôt. »
Trasnochar
Passer la nuit, ou une bonne partie, sans dormir. Le contraire parfait de madrugar… et souvent son prélude.
« No me gusta trasnochar entre semana. » — « Je n’aime pas me coucher tard en semaine. »
Amanecer (+ lieu ou état)
Tout le monde connaît el amanecer, l’aube. Mais le verbe s’emploie aussi avec une personne : être à tel endroit ou dans tel état au lever du jour. Le DLE donne lui-même deux exemples.
« Amanecí en Madrid. » « Amanecí cansado. » — « Je me suis réveillé à Madrid. » « Je me suis réveillé fatigué. »
Les mots de la famille et des relations
Consuegro, consuegra
Le beau-père ou la belle-mère de votre enfant. Autrement dit, les parents de votre gendre ou de votre belle-fille. Le français n’a pas de mot pour cette relation pourtant très courante.
« Los consuegros vienen a comer el domingo. » — « Les beaux-parents de notre fille viennent déjeuner dimanche. »
Concuñado, concuñada
Le conjoint de votre beau-frère ou de votre belle-sœur. Bref, quelqu’un que vous croisez à tous les repas de famille sans savoir comment l’appeler en français.
Tocayo, tocaya
Une personne qui porte le même prénom que vous.
« ¡Hola, tocayo! » — « Salut, toi qui as le même prénom que moi ! »
Vergüenza ajena
La honte que l’on ressent pour ce que font ou disent les autres. Ce que les Français appellent parfois, faute de mieux, « avoir honte pour quelqu’un ».
« Ese discurso me dio vergüenza ajena. » — « J’ai eu honte pour lui pendant ce discours. »
Les mots des émotions et des sensations
Estrenar
Utiliser quelque chose pour la première fois : un vêtement, une voiture, un appartement. Le même verbe sert à présenter un film ou une pièce pour la première fois (el estreno, la première).
« Hoy estreno zapatos. » — « Aujourd’hui, je mets mes chaussures neuves pour la première fois. »
Empalagar
Se dit d’un aliment, surtout sucré, qui finit par écœurer. L’adjectif empalagoso s’applique aussi à une personne trop mielleuse.
« Este pastel empalaga. » — « Ce gâteau est écœurant tellement il est sucré. »
Desvelarse
Ne plus arriver à dormir, perdre le sommeil. Au figuré, se donner beaucoup de mal pour quelqu’un ou quelque chose. Le DLE illustre le premier sens par un exemple que tout amateur de café comprendra.
« Si tomo café, me desvelo. » — « Si je bois du café, je n’arrive plus à dormir. »
Achicharrarse
Subir une chaleur excessive, cuire sous le soleil. Le verbe vient de la cuisine : achicharrar, c’est griller un aliment jusqu’à ce qu’il ait un goût de brûlé.
« En agosto nos achicharramos en Sevilla. » — « En août, on cuit littéralement à Séville. »
Ojalá
Exprime un vif désir que quelque chose arrive : « pourvu que », « si seulement ». Un seul mot, venu de l’arabe, suivi du subjonctif quand il introduit un verbe.
« ¡Ojalá nos veamos pronto! » — « Pourvu qu’on se revoie bientôt ! »
Aprovechar
Tirer le meilleur parti de quelque chose : du temps, d’une occasion, d’un tissu. Plus riche que « profiter », et omniprésent dans la conversation. À table, on vous souhaitera ¡que aproveche!, « bon appétit ».
« Aprovecha el tiempo. » — « Mets ton temps à profit. »
Les mots d’Espagne et d’Amérique latine
Botellón
Un rassemblement de jeunes en plein air, bruyant et le plus souvent nocturne, où l’on boit beaucoup d’alcool. Un phénomène de société en Espagne. Attention, au Mexique, botellón désigne une grosse bonbonne !
Apapachar
Donner des apapachos, c’est-à-dire des petites tapes affectueuses ou des câlins. Plus tendre que « câliner », et d’un usage très familier.
« Ven, te apapacho. » — « Viens, je te fais un câlin. »
Enchilarse
Avoir la bouche (et les yeux) en feu après avoir mangé du piment, le chile. Au figuré, se fâcher, prendre la mouche.
« Me enchilé con la salsa. » — « La sauce m’a mis la bouche en feu. »
Cachar (¿cachái?)
Comprendre, piger. Au Chili, la forme ¿cachái? (« tu captes ? ») ponctue les conversations. Le français a « piger », mais aucun mot ne donne cette couleur chilienne.
« ¿Cachái lo que te digo? » — « Tu captes ce que je te dis ? »
Chamba
Le boulot, le job. Ici, c’est moins le sens que la couleur locale qui résiste à la traduction : avec chamba et le verbe chambear, vous sonnerez tout de suite mexicain. Dans un registre familier sans marque régionale, chamba peut aussi vouloir dire « coup de chance ».
« Tengo mucha chamba esta semana. » — « J’ai beaucoup de boulot cette semaine. »
Attention aux « faux intraduisibles » : certaines listes en ligne présentent comme intraduisibles des mots qui ont un équivalent exact en français. Anteayer se dit « avant-hier », tuerto « borgne », friolero « frileux », merendar « goûter », tutear « tutoyer », et hacer puente, c’est tout simplement « faire le pont ». Ils posent peut-être problème en anglais, mais pas en français !
Tableau récapitulatif
| Mot | Où ? | En français |
|---|---|---|
| sobremesa | Partout | le temps passé à table après le repas |
| madrugada | Partout | entre minuit et l’aube |
| madrugar | Partout | se lever très tôt |
| trasnochar | Partout | passer la nuit sans dormir |
| amanecer | Partout | se réveiller (à tel endroit, dans tel état) |
| consuegro | Partout | le beau-père de son enfant |
| concuñado | Partout | le conjoint de son beau-frère ou de sa belle-sœur |
| tocayo | Partout | quelqu’un qui a le même prénom |
| vergüenza ajena | Partout | avoir honte pour quelqu’un |
| estrenar | Partout | utiliser pour la première fois |
| empalagar | Partout | écœurer (à force de sucre) |
| desvelarse | Partout | ne plus trouver le sommeil |
| achicharrarse | Partout | cuire sous la chaleur |
| ojalá | Partout | pourvu que |
| aprovechar | Partout | tirer parti de |
| botellón | Espagne | beuverie de jeunes en plein air |
| apapachar | Mexique, Honduras | faire un câlin |
| enchilarse | Mexique, Amérique centrale | avoir la bouche en feu ; se fâcher |
| cachar | Chili et autres pays | piger |
| chamba | Mexique, Amérique centrale, Équateur | le boulot |
À vous de jouer : essayez de placer un de ces mots dans votre prochaine conversation. Un « ¡Qué buena sobremesa! » à la fin d’un repas chez des amis espagnols fera toujours son petit effet.
Pour aller plus loin
- Ces habitudes espagnoles qu’on ne comprendra jamais
- Kit de survie : 10 expressions qu’on utilise vraiment au Mexique
- Kit de survie : 10 expressions qu’on utilise vraiment au Chili
- Les faux amis espagnols les plus courants
- Ojalá, almohada, azúcar : ces mots espagnols venus de l’arabe
- Tú, usted, vos, vosotros : qui tutoyer et vouvoyer selon les pays
Sources
- RAE, Diccionario de la lengua española : « sobremesa »
- DLE : « madrugada », « madrugar », « trasnochar », « amanecer »
- DLE : « consuegro », « concuñado », « concuño », « tocayo », « vergüenza »
- DLE : « estrenar », « empalagar », « desvelar », « desvelada », « achicharrar », « ojalá », « aprovechar »
- DLE : « botellón », « apapachar », « apapacho », « enchilar », « cachar », « chamba »
- DLE : « anteayer », « tuerto », « friolento », « puente », « tutear »


