En France, on cite volontiers l’Académie française. Mais en espagnol, qui fixe les règles ? On pense tout de suite à la Real Academia Española, la célèbre RAE de Madrid. Pourtant, l’académie de la langue espagnole n’est pas seule : elle partage la tâche avec 22 académies sœurs, de Mexico à Manille en passant par New York et Malabo. Voici qui décide vraiment de l’espagnol, et comment.
En bref : la Real Academia Española, fondée à Madrid en 1713, travaille avec 22 autres académies réunies depuis 1951 dans l’ASALE (Asociación de Academias de la Lengua Española). Ensemble, elles signent le dictionnaire, la grammaire et l’orthographe de référence. La FundéuRAE conseille les médias au quotidien, tandis que l’Instituto Cervantes, organisme public, enseigne et diffuse la langue sans en fixer les règles.
Qu’est-ce que la Real Academia Española ?
La RAE est née à Madrid en 1713, à l’initiative de Juan Manuel Fernández Pacheco, marquis de Villena, qui en fut le premier directeur. Le roi Philippe V lui accorde une reconnaissance officielle par une cédula royale du 3 octobre 1714. En 1715, l’institution adopte son emblème : un creuset sur le feu, accompagné d’une devise restée célèbre, « Limpia, fija y da esplendor » (« Elle nettoie, fixe et donne de l’éclat »).
Son premier grand chantier est le Diccionario de autoridades, publié en six volumes entre 1726 et 1739. Chaque mot y est illustré par des citations d’auteurs, les « autorités ». De cette œuvre naît en 1780 le dictionnaire en un volume que l’on consulte encore aujourd’hui en ligne, devenu le Diccionario de la lengua española (DLE).
Le saviez-vous ? La RAE est souvent comparée à l’Académie française, mais elle est un peu plus jeune : l’Académie française a été fondée en 1635, soit près de quatre-vingts ans plus tôt.
Combien y a-t-il d’académies de la langue espagnole ?
Il y en a 23. Au XIXe siècle, après les indépendances, plusieurs pays d’Amérique créent leur propre académie : la Colombie ouvre la marche en 1871. En 1951, à l’invitation du Mexique, les académies se réunissent en congrès à Mexico et fondent l’ASALE, dont le siège est aujourd’hui à Madrid. Voici la liste complète :
| Pays | Académie | Fondation |
|---|---|---|
| Espagne | Real Academia Española | 1713 |
| Colombie | Academia Colombiana de la Lengua | 1871 |
| Équateur | Academia Ecuatoriana de la Lengua | 1874 |
| Mexique | Academia Mexicana de la Lengua | 1875 |
| Salvador | Academia Salvadoreña de la Lengua | 1876 |
| Venezuela | Academia Venezolana de la Lengua | 1883 |
| Chili | Academia Chilena de la Lengua | 1885 |
| Pérou | Academia Peruana de la Lengua | 1887 |
| Guatemala | Academia Guatemalteca de la Lengua | 1887 |
| Costa Rica | Academia Costarricense de la Lengua | 1923 |
| Philippines | Academia Filipina de la Lengua Española | 1924 |
| Panama | Academia Panameña de la Lengua | 1926 |
| Cuba | Academia Cubana de la Lengua | 1926 |
| Paraguay | Academia Paraguaya de la Lengua Española | 1927 |
| Bolivie | Academia Boliviana de la Lengua | 1927 |
| République dominicaine | Academia Dominicana de la Lengua | 1927 |
| Nicaragua | Academia Nicaragüense de la Lengua | 1928 |
| Argentine | Academia Argentina de Letras | 1931 |
| Uruguay | Academia Nacional de Letras | 1943 |
| Honduras | Academia Hondureña de la Lengua | 1949 |
| Porto Rico | Academia Puertorriqueña de la Lengua Española | 1955 |
| États-Unis | Academia Norteamericana de la Lengua Española | 1973 |
| Guinée équatoriale | Academia Ecuatoguineana de la Lengua Española | 2013 (membre de l’ASALE en 2016) |
Deux membres surprennent souvent. Les Philippines, ancienne colonie espagnole où la langue est aujourd’hui très minoritaire, ont gardé leur académie depuis 1924. Et les États-Unis possèdent une académie de l’espagnol depuis 1973, reflet de leurs dizaines de millions d’hispanophones. Quant à la Guinée équatoriale, seul pays d’Afrique subsaharienne où l’espagnol est officiel, elle est la dernière arrivée. Testez vos connaissances avec notre quiz sur la Guinée équatoriale.
Que fait l’ASALE concrètement ?
Depuis la fin du XXe siècle, les grandes œuvres de référence ne sont plus « madrilènes » mais panhispaniques. Elles sont signées par l’ensemble des académies :
- Le Diccionario de la lengua española (DLE), coécrit par toutes les académies depuis sa 22e édition, en 2001. La 24e édition est annoncée pour 2026 : lisez ce que l’on en sait.
- La Ortografía, dont l’édition de 1999 est la première considérée comme panhispanique ; la version actuelle date de 2010.
- La Gramática, projet commun qui décrit la grammaire de l’espagnol dans toutes ses variétés.
- Le Diccionario de americanismos, consacré au vocabulaire propre aux pays d’Amérique.
Concrètement, quand la RAE envisage d’ajouter un mot au dictionnaire, les propositions passent par ses commissions puis par l’assemblée plénière, avant d’être soumises aux académies d’Amérique, qui font leurs observations. Les académies sud-américaines peuvent aussi proposer elles-mêmes du vocabulaire, via la commission permanente de l’ASALE.
RAE, Fundéu, Instituto Cervantes : qui fait quoi ?
On confond souvent ces institutions. Voici les rôles de chacune :
Real Academia Española (RAE)
Elle rédige, avec l’ASALE, les ouvrages normatifs : dictionnaire, grammaire, orthographe, ainsi que le Diccionario panhispánico de dudas pour les questions d’usage.
ASALE
L’association des 23 académies. Elle coordonne le travail commun et garantit que l’espagnol d’Amérique, majoritaire, est pris en compte.
FundéuRAE
Née de l’agence EFE et de la RAE, elle conseille les journalistes et le public sur les mots de l’actualité. C’est elle qui élit chaque année le mot de l’année en espagnol.
Instituto Cervantes
Organisme public espagnol chargé d’enseigner l’espagnol et de diffuser les cultures hispaniques dans le monde. Il délivre les diplômes DELE et publie l’annuaire El español en el mundo, mais il ne fixe pas la norme. Ses chiffres sont détaillés dans notre article combien de personnes parlent espagnol dans le monde.
Que sont les Congrès internationaux de la langue espagnole ?
Tous les trois ou quatre ans environ, l’Instituto Cervantes, la RAE, l’ASALE et un pays hôte organisent un grand Congrès international de la langue espagnole (CILE). Écrivains, linguistes et responsables politiques y débattent de l’avenir de la langue. Le IXe s’est tenu à Cadix, en Espagne, en mars 2023.
Le Xe congrès a eu lieu à Arequipa, au Pérou, du 14 au 17 octobre 2025, avec un hommage à Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature né dans cette ville. C’est là que les 23 académies ont approuvé à l’unanimité la candidature du Panama pour la suite. En mai 2026, l’Instituto Cervantes a officialisé que le XIe congrès se tiendra au Panama en 2028 ; les dates précises restent à fixer.
Les polémiques : la tilde de « solo » et le langage inclusif
Comme toute institution normative, la RAE suscite des débats. Deux exemples, présentés ici sans parti pris :
La tilde de solo. Depuis l’Ortografía de 2010, l’adverbe solo (« seulement ») s’écrit en principe sans accent, même en cas d’ambiguïté. Le sujet divise jusque dans l’Académie. En mars 2023, la RAE a précisé la règle : l’accent est à éviter quand il n’y a pas de risque d’ambiguïté, et reste facultatif quand, « au jugement de celui qui écrit », il y en a un. Une précision de formulation, selon l’Académie, et non un changement de fond. Les partisans du sólo accentué y ont vu une petite victoire.
« Trabajo solo los lunes. » — « Je travaille seul le lundi » ou « Je travaille seulement le lundi » : c’est le genre de phrase ambiguë au cœur du débat.
Le langage inclusif. En janvier 2020, la RAE a remis au gouvernement espagnol un rapport, approuvé à l’unanimité par les académiciens, sur le langage inclusif dans la Constitution. Son directeur jugeait le texte « grammaticalement impeccable », tout en proposant quelques retouches, comme mentionner explicitement la reine ou la princesse des Asturies. Le rapport a été salué par certains comme un rappel de la grammaire, critiqué par d’autres comme trop conservateur.
Décrire plutôt qu’imposer : contrairement à sa vieille devise, la RAE se présente aujourd’hui comme une institution qui enregistre l’usage plus qu’elle ne le dicte. Un mot entre dans le dictionnaire parce que les hispanophones l’emploient, pas l’inverse. Et aucune loi n’oblige à suivre ses recommandations : ce sont des références, pas des règlements.
La RAE a-t-elle un pouvoir légal ?
Non. Ses normes font autorité dans l’enseignement, l’édition et les médias, mais elles n’ont pas force de loi. Leur poids vient du consensus entre les 23 académies.
Peut-on proposer un mot à la RAE ?
Oui. Le site de l’Académie propose un formulaire pour suggérer l’ajout ou la correction d’un mot. La proposition est ensuite étudiée selon le circuit habituel.
Pour aller plus loin
- Espagnol ou castillan : pourquoi la langue a deux noms
- Les origines de l’espagnol
- Deviens un vrai pro de l’orthographe espagnole
- Pourquoi l’espagnol met-il des points d’interrogation à l’envers ?
- La ñ : histoire de la lettre la plus espagnole qui soit
Sources
- RAE – Historia : orígenes
- Wikipedia – Association of Academies of the Spanish Language
- RAE – Cómo se hace el Diccionario de la lengua española
- RAE – Nota informativa sobre la tilde en «solo» (mars 2023)
- La Jornada – Le rapport de la RAE sur le langage inclusif (janvier 2020)
- Infobae – Arequipa confirmée comme siège du Xe CILE
- The Objective – Panamá acogerá el Congreso Internacional de la Lengua Española en 2028
- Vozpópuli – Historique de la FundéuRAE


