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Espagnol ou castillan : pourquoi la langue a deux noms

Culture 29 septembre 2026 par telemartin.tv 6 min de lecture


À Madrid, on vous dira que vous apprenez l’español ; à Buenos Aires, à Lima ou à Barcelone, on parlera plus volontiers de castellano. Alors, quelle est la différence entre espagnol et castillan ? Aucune, ou presque : il s’agit de la même langue. Mais derrière ces deux noms se cachent mille ans d’histoire, un débat constitutionnel et quelques sensibilités régionales. On vous explique tout.

En bref : « espagnol » et « castillan » désignent la même langue. La Real Academia Española considère les deux noms comme valides, mais recommande español, plus clair et utilisé dans le monde entier. Castellano rappelle l’origine de la langue, née dans le royaume de Castille, et sert en Espagne à la distinguer du catalan, du galicien ou du basque. En Amérique latine, l’usage varie selon les pays.

Espagnol et castillan, est-ce la même langue ?

Oui. Le Diccionario panhispánico de dudas, publié par la Real Academia Española (RAE) et l’Association des académies de la langue espagnole, est très clair : castellano et español sont deux noms valides pour la langue commune de l’Espagne et de nombreux pays d’Amérique. Le dictionnaire juge même que la polémique sur le « bon » nom est aujourd’hui dépassée.

Il exprime toutefois une préférence : le terme español est recommandé parce qu’il n’est pas ambigu et parce que c’est celui qu’on emploie à l’international, comme le montrent le français « espagnol » ou l’anglais Spanish. Le nom castellano reste le plus juste dans deux cas : pour parler du dialecte roman né au Moyen Âge dans le royaume de Castille, et pour désigner la variété d’espagnol parlée aujourd’hui dans cette région.

D’où vient le nom « castillan » ?

Le castillan est né au Moyen Âge dans le royaume de Castille, au nord de la péninsule Ibérique, l’un des royaumes chrétiens qui se sont étendus vers le sud pendant la Reconquête. Le mot vient du latin castellanus, de castellum, « château » : la Castille est, littéralement, la terre des châteaux.

À mesure que la Castille s’impose, sa langue devient celle de la cour, de l’administration et de la littérature. Selon la linguiste Amalia Pedrero González (Université CEU San Pablo), le roi Alphonse X le Sage, au XIIIe siècle, parle de castellano dans ses textes officiels, même si le mot español y apparaît déjà une fois. Et en 1492, Antonio de Nebrija publie sa célèbre Gramática de la lengua castellana : le titre parle bien de langue « castillane ».

Et le mot « espagnol » ?

Surprise : español n’est pas un mot d’origine castillane. Selon les spécialistes, il viendrait du provençal espaignol, issu du latin médiéval Hispaniolus, lui-même dérivé de Hispania. Il serait entré dans la péninsule par le chemin de Saint-Jacques ou avec les chevaliers venus de l’autre côté des Pyrénées, et il est attesté dès le XIIIe siècle.

Les deux noms vont ensuite cohabiter pendant des siècles. Au XVIe, Charles Quint évoque devant le pape « ma langue espagnole » ; au XVIIe, español est le plus fréquent ; au XVIIIe, la jeune Académie préfère castellano. Le basculement officiel a lieu au XXe siècle : selon Amalia Pedrero González, c’est en 1923 que l’Académie décide, sous l’influence de Ramón Menéndez Pidal, que la langue s’appellera española. Son dictionnaire s’intitule d’ailleurs Diccionario de la lengua española.

Que dit la Constitution espagnole ?

En Espagne, le choix du mot est aussi une affaire de droit. L’article 3 de la Constitution de 1978 commence ainsi : « El castellano es la lengua española oficial del Estado », « le castillan est la langue espagnole officielle de l’État ». Le texte précise que tous les Espagnols ont le devoir de la connaître et le droit de l’utiliser.

Pourquoi cette formule un peu alambiquée ? Parce que l’Espagne compte d’autres langues, que le même article qualifie elles aussi de « langues espagnoles » : elles sont co-officielles dans leurs communautés autonomes, selon leurs statuts. C’est le cas du catalan en Catalogne et aux Baléares, du valencien dans la Communauté valencienne, du galicien en Galice et du basque au Pays basque et dans la zone bascophone de la Navarre. Appeler la langue commune « castillan » évite de laisser entendre que les autres ne seraient pas espagnoles.

Le choix a été débattu pendant la rédaction du texte. Selon la synthèse publiée par le Congrès des députés, l’écrivain Camilo José Cela, alors sénateur, avait proposé la formule « el castellano o español », approuvée au Sénat ; c’est la commission mixte Congrès-Sénat qui a finalement retenu la rédaction actuelle, en guise de compromis.

Le saviez-vous ? C’est aussi pour cette raison qu’en Catalogne, en Galice ou au Pays basque, on entend beaucoup plus souvent castellano : le mot permet de distinguer la langue commune du catalan, du galicien ou du basque. Le Diccionario panhispánico de dudas reconnaît explicitement cet usage.

Dit-on « castellano » ou « español » en Amérique latine ?

Ça dépend des pays… et même des constitutions ! Au moment des indépendances, au XIXe siècle, castellano s’impose d’abord : le grammairien Andrés Bello publie sa Gramática de la lengua castellana destinada al uso de los americanos. Aujourd’hui, les textes fondamentaux ne disent pas tous la même chose. Voici ce qu’indiquent les constitutions que nous avons pu vérifier :

PaysNom dans la ConstitutionArticle
Espagnecastellanoart. 3
Colombiecastellanoart. 10
Péroucastellanoart. 48
Venezuelacastellanoart. 9
Équateurcastellano—
Boliviecastellano—
Paraguaycastellanoart. 140
Salvadorcastellanoart. 62
Costa Ricaespañolart. 76
Guatemalaespañolart. 143
Hondurasespañolart. 6
Nicaraguaespañolart. 11
Panamaespañolart. 7
Cubaespañol—
Argentine, Chili, Mexique, Uruguaypas de langue officielle mentionnée—

Sources : base de données constitutionnelle de l’université de Georgetown (PDBA) et analyse publiée par The Conversation en 2024. Plusieurs pays reconnaissent aussi des langues autochtones : le Paraguay place le guarani à égalité avec le castillan, et le Pérou donne un statut officiel au quechua et à l’aymara là où ils prédominent. La République dominicaine, que certaines analyses classent parmi les pays sans mention, consacre l’espagnol comme langue officielle dans l’article 29 de sa Constitution actuelle, selon la presse dominicaine.

Dans la vie de tous les jours, l’usage ne suit pas toujours la loi. Selon The Conversation, on dit surtout español en Colombie et au Mexique, alors que castellano domine nettement en Argentine, au Chili, au Paraguay et au Pérou. Un exemple amusant : lors des Oscars 2020, la chanson de La Reine des neiges 2 était interprétée dans plusieurs langues, et les sous-titres indiquaient castellano pour la chanteuse espagnole Gisela et español pour la Mexicaine Carmen Sarahí.

Alors, quel mot employer ?

Les deux sont corrects, partout. Quelques repères pour être à l’aise :

  • Español — le choix le plus neutre, recommandé par la RAE et compris de tous : « Estoy aprendiendo español », « J’apprends l’espagnol ».
  • Castellano — très courant en Argentine, au Chili ou au Pérou, et en Espagne face aux autres langues : « En Barcelona se habla catalán y castellano ».
  • Castellano (au sens strict) — pour l’histoire de la langue : « el castellano medieval », le castillan médiéval.

Notre conseil : adaptez-vous à votre interlocuteur. Si un Argentin vous demande « ¿Hablás castellano? », répondez avec le même mot : c’est une petite marque d’attention qui fait toujours plaisir.

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