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Les mots espagnols cachés dans la darija marocaine (et pourquoi c’est un atout)

Culture 8 octobre 2026 par telemartin.tv 6 min de lecture


Vous êtes de Tétouan, de Tanger, de Larache ou de Chefchaouen ? Alors vous parlez déjà un peu espagnol sans le savoir. La rwida de votre vélo, la makina de l’atelier, le sbitar du quartier : ces mots du quotidien viennent tout droit de l’autre rive du détroit. Voici ceux que les chercheurs ont réellement relevés, d’où ils viennent, et comment ils peuvent vous faire gagner du temps.

En bref : la darija, surtout celle du Nord, garde des centaines d’emprunts à l’espagnol, entrés pendant des siècles d’échanges puis pendant le protectorat espagnol (1912-1956). Beaucoup reculent aujourd’hui face au français, mais ceux qui restent sont autant de « mots offerts » quand vous apprenez l’espagnol. Attention seulement aux faux amis.

Pourquoi tant d’espagnol dans la darija du Nord ?

Les liens sont anciens. Entre le XVe et le XVIIe siècle, Tétouan accueille des musulmans et des juifs venus de la péninsule Ibérique. Au XIXe siècle, des Espagnols, surtout andalous, s’installent à Tétouan, Tanger et Larache. Les marins de Méditerranée partagent aussi une langue de contact, la lingua franca, qui laisse des traces.

Puis vient le protectorat espagnol, de 1912 à 1956, avec Tétouan pour capitale. L’espagnol devient la langue de l’administration dans tout le Nord. Tanger, elle, a un statut à part : zone internationale de 1925 à 1956, avec trois langues officielles, le français, l’espagnol et l’arabe.

Le linguiste Francisco Moscoso García a recensé 473 emprunts à l’espagnol (castillan, andalou, haketia judéo-espagnole et lingua franca) dans l’arabe marocain du XIXe et du début du XXe siècle, recueillis surtout à Tanger. Il souligne qu’il y avait peu d’emprunts au français avant 1912.

Les mots espagnols de votre quotidien

1. La rueda

Darija : rwida= la roue

Le -ue- espagnol devient -wi-, mais l’oreille reconnaît le mot.

« La rueda de la bici está pinchada. » — « La roue du vélo est crevée. »

2. La cocina

Darija : kuššina ou kočina= la cuisine

Deux prononciations sont attestées. La seconde, avec son « tch », est presque l’espagnol d’Andalousie.

« Mi madre está en la cocina. » — « Ma mère est dans la cuisine. »

3. La máquina

Darija : makina= la machine

La makina est partout. En espagnol, retenez l’accent écrit sur le premier a.

« La máquina no funciona. » — « La machine ne marche pas. »

4. El hospital

Darija : sbitar, spitar= l’hôpital

Moscoso le rattache à la lingua franca des marins, qui le tenait elle-même des langues romanes. Le h espagnol ne se prononce pas : dites « ospital ».

« ¿Dónde está el hospital? » — « Où est l’hôpital ? »

5. La patata et la pala

Darija : btata, bala= la pomme de terre, la pelle

Dans la plupart des villes, le p espagnol devient b. Mais une étude de l’université de Saragosse note qu’à Tanger on garde souvent le p : pala, patata. Une vraie variation régionale.

« Un kilo de patatas, por favor. » — « Un kilo de pommes de terre, s’il vous plaît. »

6. El balcón

Darija : barkon= le balcon

Le r à la place du l n’est pas une erreur marocaine : il vient de la prononciation andalouse barcón. Votre darija a gardé l’accent du sud de l’Espagne.

« Salgo al balcón. » — « Je sors sur le balcon. »

7. El camarón

Darija : kamron= la crevette

Normal dans des villes de pêcheurs comme Larache ou Tanger.

« Quiero una ración de camarones. » — « Je voudrais une portion de crevettes. »

8. La manta

Darija : manta= la couverture

Le mot n’a même pas changé. Une étude menée dans le Nord le relève avec d’autres emprunts comme bogado (de abogado, l’avocat).

« Hace frío, dame una manta. » — « Il fait froid, donne-moi une couverture. »

9. La estación

Darija : stasion= la gare, la station

Il alterne avec le mot arabe mahatta. En espagnol, n’oubliez pas le e du début : es-ta-ción.

« El tren sale de la estación a las ocho. » — « Le train part de la gare à huit heures. »

10. La china… qui n’est pas une Chinoise

Darija : letchina= l’orange

Le mot vient de l’espagnol la china, article compris. Mais attention : en Espagne, une orange se dit naranja. Si vous demandez una china au marché de Séville, on vous regardera bizarrement.

« Un zumo de naranja, por favor. » — « Un jus d’orange, s’il vous plaît. »

L’argent et le calendrier

Deux domaines ont gardé beaucoup d’espagnol. Le ryal, de l’espagnol real, s’utilise bien au-delà du Nord, à Casablanca comme à Fès. Pour les mois, l’étude de Saragosse relève des formes d’origine espagnole, avec un indice qui ne trompe pas : gušt a un g, comme agosto, alors que le français « août » n’en a pas.

DarijaEspagnolFrançais
bessitala pesetala peseta (ancienne monnaie)
ryalel realle réal
marsmarzomars
mayumayomai
guštagostoaoût

Espagnol ou français ? Pas toujours facile à dire

Le français et l’espagnol viennent tous deux du latin. Pour certains mots, les chercheurs hésitent. Un même mot peut ainsi recevoir deux origines selon la source :

  • blasa / plasa (la place, le marché) : du français « place » pour TelQuel, de l’espagnol plaza pour Moscoso.
  • garro (la cigarette) : de cigarro chez Moscoso, classé parmi les emprunts au portugais par TelQuel.
  • kamion (le camion) : jugé ambigu par l’étude de Saragosse.

La règle générale est simple. Dans le Nord, l’espagnol domine ; ailleurs, c’est surtout le français, langue du protectorat dans le reste du pays. L’étude de Saragosse rappelle d’ailleurs que l’influence du français sur la darija est bien plus forte, et que les jeunes préfèrent souvent le mot français ou arabe.

Variations régionales : chaque ville a son espagnol

Les emprunts ne survivent pas partout de la même façon. Moscoso cite des enquêtes récentes : 47 hispanismes relevés à Asilah et Tanger, 45 à Chefchaouen, 22 dans l’Anjra et 12 à Larache. À Tétouan, une étude du paysage linguistique note que les jeunes se tournent de plus en plus vers le français : une pharmacie y affichait « Farmacia Central », complété ensuite par « Pharmacie Centrale ».

Dans le Rif, autour de Nador, l’espagnol a aussi nourri le tarifit, la langue amazighe de la région. Le chercheur Azeddine Ettahri y estime à plus de 800 les emprunts à l’espagnol, comme qutiš (coche, la voiture), bulanti (volante, le volant) ou rbanka (banco, la banque).

Un vrai avantage pour apprendre l’espagnol

  • Du vocabulaire gratuit. Chaque mot de cette liste est un mot que vous n’avez pas à apprendre, seulement à « nettoyer » : rwida → rueda, makina → máquina.
  • Le son « p ». L’arabe classique n’a pas de lettre pour le p. Si vous dites pala et patata comme à Tanger, vous avez déjà le bon réflexe pour padre ou playa.
  • Une oreille andalouse. Barkon ou kočina vous préparent à l’accent du sud, celui que vous entendrez à Malaga ou à Séville.
  • Le bon réflexe face aux faux amis. Vérifiez toujours le sens actuel : letchina vous dit « orange », mais l’Espagnol attend naranja.

Envie de tester vos connaissances sur l’Espagne ? Essayez notre quiz Espagne.

Mini-test

1. De quel mot espagnol vient rwida ?

La rueda, la roue.

2. Vous voulez une orange en Espagne. Que demandez-vous ?

Una naranja. Le mot letchina vient de la china, mais ce n’est pas le mot courant en Espagne.

3. Pourquoi dit-on barkon et pas balkon ?

Parce que le mot vient de la prononciation andalouse barcón, pour balcón.

4. Dans quelle ville garde-t-on souvent le p de patata ?

À Tanger, selon l’étude de l’université de Saragosse. Ailleurs, on dit plutôt btata.

5. Quel indice montre que gušt vient de l’espagnol et non du français ?

Le g : il existe dans agosto, pas dans « août ».

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