Cristina Calderón était la dernière personne à parler couramment le yagan, la langue de son peuple, à l’extrême sud du Chili. Reconnue « trésor humain vivant » par l’État chilien en 2009, elle s’est éteinte en février 2022, à 93 ans. Son histoire pose une question essentielle pour tous ceux qui aiment les langues : que perd-on quand une langue disparaît ?
Décidément, le Chili a la cote auprès de l’équipe de telemartin.tv ! Après avoir rencontré une famille française ravie de son expatriation à Santiago, c’est l’extrême sud du pays qui a attiré notre curiosité. Sur l’île Navarino, près de Puerto Williams, vivait Cristina Calderón, la abuela (« la grand-mère ») d’un peuple de navigateurs.
Ce qui faisait la valeur de Cristina Calderón n’avait rien de monnayable. Si elle a été distinguée comme « trésor humain vivant », dans le cadre d’un programme chilien inspiré par l’Unesco, c’est parce qu’elle était la dernière locutrice native du yagan, la langue du peuple yagan (ou yámana) de la Terre de Feu. Avec elle s’est éteinte la dernière personne capable de parler cette langue au quotidien.
Le peuple Yagan, arrivé sur le continent américain il y a des millénaires
Les Yagans sont un peuple de nomades marins. Les traces d’occupation humaine autour du canal Beagle remontent à plusieurs milliers d’années. Jusqu’au XIXe siècle, les Yagans vivaient presque nus au bord des mers glaciales de la pointe sud du continent, se déplaçant d’île en île en canot. Les femmes dirigeaient souvent les embarcations et plongeaient pour ramasser des coquillages, tandis que les hommes chassaient les mammifères marins. La graisse de ces animaux, dont ils s’enduisaient le corps, les protégeait du froid, et un feu brûlait en permanence, même à bord des canots.
Leur isolement les a longtemps protégés. Mais à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, l’arrivée des missionnaires, des chercheurs d’or et des éleveurs a bouleversé leur monde. Les épidémies apportées par les Européens ont décimé la population, estimée à quelques milliers de personnes avant le contact. Peu à peu, les Yagans ont abandonné leur mode de vie, leurs vêtements et leurs traditions… et l’espagnol a remplacé leur langue.
C’est un mécanisme que l’Unesco décrit bien : les migrations, l’urbanisation et la perte des modes de vie traditionnels poussent les populations à adopter la langue dominante. Les enfants cessent d’apprendre la langue de leurs parents, et en quelques générations, elle s’éteint.
Faut-il se préoccuper de la disparition des langues ?
Ne serait-il pas plus simple que tout le monde parle la même langue ? Pour l’Unesco, la réponse est claire : quand une langue disparaît, c’est tout un savoir unique qui disparaît avec elle, des connaissances historiques, spirituelles et environnementales accumulées pendant des siècles. Une langue ne sert pas seulement à acheter du pain ou à parler de la météo : elle reflète une façon de voir le monde.
Le yagan en offre un exemple célèbre : mamihlapinatapai, souvent cité comme l’un des mots les plus difficiles à traduire au monde. Il désignerait le regard échangé entre deux personnes qui désirent la même chose, mais dont aucune n’ose faire le premier pas. Aucun mot français ou espagnol ne dit cela aussi bien !
Pour illustrer ce lien entre langue et identité, l’Unesco cite volontiers le poète evenki Alitet Nemtouchkine, qui écrivait dans une langue de Sibérie parlée par quelques milliers de personnes. Dans un poème poignant, il se demande à quoi lui serviraient ses yeux, ses oreilles et ses mains s’il oubliait sa langue maternelle, celle dans laquelle sa mère a prononcé ses derniers mots.
Cristina Calderón a fait sa part du travail : avec sa petite-fille, Cristina Zárraga, elle a contribué à consigner des mots et des récits yagans, pour que la langue ne disparaisse pas sans laisser de traces.
Le vocabulaire espagnol des langues en danger
| Espagnol | Français | Exemple |
|---|---|---|
| una lengua en peligro de extinción | une langue menacée de disparition | El yagán era una lengua en peligro de extinción. |
| un hablante / una hablante | un locuteur, une locutrice | Era la última hablante nativa. |
| la lengua materna | la langue maternelle | Su lengua materna era el yagán. |
| un pueblo originario | un peuple autochtone | Los yaganes son un pueblo originario de Chile. |
| transmitir | transmettre | Quiso transmitir su lengua. |
Le yagan n’est pas la seule langue autochtone du Chili : on y parle aussi le mapudungun (la langue des Mapuches), l’aymara, le quechua ou encore le rapanui, sur l’île de Pâques.
À retenir : en espagnol, on dit el yagán (la langue) et los yaganes (le peuple). Et chaque fois que vous apprenez une langue, même quelques mots, vous contribuez à la faire vivre.


